You are currently viewing First Guest in our series of interview to celebrate 10th anniversary – Julie Henoch “I lived with the ghost of Afghanistan”

Première invitée de notre série d'interviews pour célébrer les 10 ans – Julie Henoch « J'ai vécu avec le fantôme de l'Afghanistan »

Interview by Maude Girard – Translation by Sophie Kräuchi – Action for Development – April 2021

À l’occasion des 10 ans d’Action for Development, nous avons souhaité vous donner la parole pour découvrir votre vision de l’Afghanistan, pays qui ne laisse personne indifférent. Grâce à vos témoignages nous dresserons ensemble le portrait d’un pays à l’histoire riche, à l’actualité dense et à l’avenir que nous espérons tous meilleur.

Julie Henoch est à l’origine de l’exposition multidisciplinaire « Faire Route », une déambulation guidée entre photos d’archives, récit personnel et analyses anthropologiques, qui se déroule actuellement à Lausanne. À travers cette installation, Julie Henoch revisite le récit de voyage de son père, l’écrivain Vaudois Pierre Conne, alors qu’il participait au raid Paris-Kaboul organisé par Citroën, en 1970.

© Pierre Conne

« Faire route » : Cathédrale de Lausanne, du lundi au samedi 9h-19h et di 11h-19h, jusqu’au 15 avril dans le cadre du Festival Histoire et Cité

Qu’est-ce qui a motivé cette exposition ?

Je ne suis pas une spécialiste de l’Afghanistan mais j’ai vécu avec son fantôme. Ça a été un voyage très important pour mon père. De fil en aiguille, je suis tombée sur un livre qu’il avait écrit à l’issue du raid Paris-Kaboul, j’ai trouvé l’hommage très beau. Mais j’ai aussi été frappée de voir à quel point la vision qu’on a de l’Afghanistan avait pu changer en 50 ans. Évidemment, il s’est passé plein de choses entre-temps. Le raid prend place en 1970, soit trois ans à peine avant le premier choc pétrolier et une petite dizaine d’années avant la guerre. En voyant ce livre, je me suis dit qu’il y avait peut-être quelque chose à faire. Avec une équipe de chercheurs et d’anthropologues, notre idée était de créer un objet qui révèle à la fois la beauté de ce raid mais aussi les enjeux économiques pluriels. Il ne s’agissait pas uniquement d’enjeux financiers. André Citroën était franc-maçon et croyait très fort au voyage initiatique, et c’est ce que représentait l’Afghanistan dans les années 70. « Faire route » est une façon de montrer que les choses ne sont jamais binaires et que dans une histoire apparemment simple, il y a plein d’autres histoires qui se jouent.

©Noura Gauper

Pourquoi votre père avait-il décidé d’embarquer dans le raid Paris-Kaboul ?

Mon père fait partie de cette génération habitée par cette envie de tout plaquer, d’aller parcourir le monde et d’entrer presque dans une quête mystique de grande envergure. Malheureusement, lorsqu’on ne fait pas partie de la haute bourgeoisie, on est obligé de travailler. Mon père a donc profité de cette opportunité-là. Le raid Paris-Kaboul ne dure que 29 jours, c’est donc plus accessible. Malgré tout, il a quand même un peu vécu une crise mystique au choc de l’Orient. Le plus terrible pour lui était de passer par des villes comme Kandahar, sans pouvoir s’arrêter parce qu’il s’agissait d’une course de voitures. C’est sans doute ce qui l’a amené à y retourner en 1972, en 1974 puis en 1976. Il a fait de nombreuses photos durant chacun de ses périples. Les Bouddhas de Bâmiyân, le minaret de Djâm… j’ai d’ailleurs une collection d’images de lieux qui n’existent plus ou ont été détériorés.

 

“À la maison, il y avait aussi des petits pakols en laine, des bijoux. L’artisanat afghan était partout”

© Pierre Conne

Quelle image votre père vous a-t-il transmis de l’Afghanistan des années 1970 ?

Pour lui c’était un pays merveilleux avec des gens extraordinairement accueillants. Dans son livre, il parle notamment d’une rencontre dans une maison de thé avec un monsieur à la fois très simple et très noble. Il s’est dit, mais nous qu’est-ce qu’on fabrique en Occident avec notre vitesse, on court après le fric, on court après les objets. Alors que là je suis au milieu du désert avec cet homme qui me sert le thé et j’ai l’impression que je comprends la vie. Bien sûr, c’est teinté d’orientalisme, et c’est justement ce qu’on a eu envie de creuser avec les chercheurs et anthropologues pour l’exposition. De mon côté, je me souviens qu’il y avait une burqa à la maison, on s’est tous déguisés avec. Il y avait aussi des petits pakols en laine, des bijoux. L’artisanat afghan était partout. Chez mes parents, c’est presque un musée d’ethnologie. Je n’y suis jamais allée mais l’Afghanistan était très présent chez moi. Et puis plus tard, je m’y suis intéressée, évidemment.

Quels types de constats avait-il fait en ce qui concerne l’éducation, l’accès à la santé ou la place des femmes ?

Je crois qu’il avait été frappé par la pauvreté globale des régions rurales traversées. Je devine qu’il avait aussi été en empathie avec les enfants, très nombreux sur ses photographies. Mon père avait un amour tel pour ce pays-là, qu’après ses voyages, il s’est beaucoup investi dans l’aide humanitaire.

Comment l’exposition a-t-elle été reçue à Lausanne ?

Elle est victime de son succès ! J’ai dû recommander des audioguides, j’ai dû réimprimer en urgence des catalogues d’exposition. J’ai un livre d’or qui se remplit en farsi, en turc et dans toutes les langues possibles de choses très élogieuses. Toute la presse en parle, encore aujourd’hui dans Le Temps, il y a eu un article. Je ne m’attendais pas à ça. La couverture du livre de mon père est la mosquée bleue d’Istanbul. Cette photo est affichée dans le chœur de la cathédrale. Sur les côtés, il y a des photos de nomades et de très belles photos de femmes en burqa. Je n’ai pas fait ça à dessein, mais sachant que l’exposition se tient dans une cathédrale en pleine période de Pâques, je me demandais comment elle serait reçue. « Faire route » a quelque chose d’intime et d’universel, et c’est une invitation à déconstruire nos visions de l’Orient. C’est ce qui fait, à mon sens, que ça fonctionne. En tout cas, je n’ai reçu aucune critique ou animosité. Au contraire, les gens semblent très touchés. Je pense aussi que le fait qu’on ne puisse plus voyager attire. À travers cette déambulation, les gens s’évadent.

 

“Je fais écouter de la musique traditionnelle afghane dans la cathédrale de Lausanne”

©Noura Gauper

Est-ce qu’il y a des messages que vous souhaitez faire passer à travers cette exposition ?

Fondamentalement il y a deux choses qui ont fortement motivé mon envie de faire cette exposition. La première c’est que je n’en peux plus de la pensée binaire avec les gentils d’un côté et les méchants de l’autre. Tous domaines confondus. La deuxième, je suis décontenancée d’entendre dans la bouche de gens que je côtoie qui sont intelligents et qui ont du cœur, des propos qui commencent franchement à ressembler à des propos fascistes à propos de l’islam, à l’égard des femmes aussi. J’avais un peu envie de me révolter contre ça. Je voulais faire réfléchir les gens. De montrer qu’un événement quel qu’il soit, n’est jamais ou tout blanc ou tout noir, et qu’appréhender une culture différente est diablement difficile. Je fais écouter de la musique traditionnelle afghane dans la cathédrale de Lausanne, j’invite les gens à regarder les voûtes catholiques et à peut-être réaliser, grâce au langage universel de la musique, qu’en fin de compte lorsqu’il s’agit du sacré tout le monde dit la même chose.

Si vous aviez un rêve pour l’Afghanistan ?

Je ne connais pas suffisamment bien l’Afghanistan pour émettre un vœu qui soit très précis, mais je crois la paix fondamentale. Une fois qu’on a la paix, on peut reconstruire. Ici on est désemparé de voir ce qu’il se passe. Mais je crois qu’une prise de conscience est nécessaire dans le sens que toute chose a des conséquences et que s’il se passe des désastres ailleurs, on est aussi responsables.