10e anniversaire : notre cinquième invitée dans la série d'interviews -Maryam Yunus-Ebener

Interview et traduction par Alice Binnington – Action for Development

Pouvez-vous nous raconter brièvement votre parcours ?

Je suis née en Afghanistan et j’ai passé ma petite enfance dans le pays. Je garde de merveilleux souvenirs de cette enfance à Kaboul. Je me rappelle très bien du début de la guerre. Au début, avec la famille on s’est dit qu’on allait tenir. Mais au fur et à mesure que les années passaient, il devenait de plus en plus difficile, c’est-à-dire que mon père a commencé à se sentir plus tout à fait en sécurité. Il était médecin, et il a suivit ma tante, qui souffrait d’une maladie auto-immune, en Suisse, pour l’accompagner en tant que médecin. Mes oncles se trouvaient déjà en Suisse: dans l’hôtel de mon grand-père, un de mes oncles avait rencontré une touriste vaudoise. Ils sont tombés amoureux l’un de l’autre et il l’a suivi dans le canton de Vaud! Souvent, l’immigration se passe comme ça - on vient là où on connaît déjà quelqu’un. C’est comme ça que je suis arrivée en Suisse. Je m’en rappelle, ce qui m’avait frappé c’est le manque de lumière à Genève - on est arrivé en février! Mais je me suis plongée dans cette culture. Il fallait en même temps apprendre la langue et les codes de la culture. Qu’est-ce que j’ai travaillé! Je me suis ouverte à cette culture genevoise, européenne, qui est géniale - par rapport à la liberté, c’est l’épanouissement! Moi, je me suis battu avec mes parents, mes frères, pour ça. Et j’ai gagné. Maintenant, je suis professeure au Collège Voltaire, membre des Verts et Conseillère Administrative de la commune d’Onex. 

Comment décririez-vous vos expériences d’Afghanistan ?

Je ne peux pas dire que j’étais traumatisée par la guerre. En effet, j’avais tourné la guerre en jeu. Chaque fois que les bombardiers passaient dans le ciel je faisais un petit vœu. Un soir, les Russes ont beaucoup beaucoup tiré à l’extérieur... Avec mes grand-parents, on est descendus dans la cave. Et moi, j’étais tellement contente d’aller dans la cave! J'adorais y aller jouer et j’avais jamais droit… Je me sentais toujours en sécurité. Quand je suis retourné en Afghanistan, ce qui m’avait frappé c’est que c’est tellement beau. On a l’impression que le temps s’est arrêté, le temps est suspendu; c’est un pays qui n’a pas vécu, vraiment, la révolution industrielle. Au niveau des paysages… non mais c’est extraordinaire. Il n’y a pas des usines partout, il n’y a pas cette production de masse. Kaboul se trouve à 1800m d’altitude - c’est la montagne, le ciel bleu; on aimait s’amuser dans la neige. Ce qu’il y a de très fort chez les Afghans c’est la fierté. C'est une culture extraordinaire. Moi, j'entendais toujours la musique chez moi et nos repas consistaient toujours à des plats afghans. C’est surtout la convivialité: le plaisir d’être avec les autres. 

When I returned to Afghanistan, what struck me the most was that it is so beautiful. You get the feeling that time has stopped, time is suspended in mid-air; this is a country that did not really live through the industrial revolution. The landscapes… I mean it’s extraordinary. You won’t find factories everywhere, there is no mass production. Kabul is 1800m above sea level – it’s the mountains, the blue sky; we loved to play in the snow. 

A major part of being Afghan is pride. It’s an extraordinary culture. I always heard afghan music at home and our meals were exclusively afghan cuisine. Above all it’s about conviviality: the pleasure of being with other people.

Quels types d’observations avez-vous faites en matière de la place des femmes dans cette société ?

Quand je suis retournée en Afghanistan, il fallait porter cette burqa, et c’était le cauchemar. Ma mère, ma sœur et moi les avons mises en traversant la frontière: j’ai vu ma mère et ma sœur comme des fantômes. Comme s’il fallait avoir honte d’être une femme. Ce qui m’avait frappé aussi c’est qu’on nous reconnaissait comme des étrangers dans la rue malgré nos burqas: c’est parce qu’on se tenait trop droit. Il y a une ségrégation des sexes en Afghanistan et une différence entre les femmes et les hommes. C’est une société patriarcale extrêmement forte. C’est l’homme qui domine; et cette occupation est visible par l’occupation de l’espace. Dans la rue, vous ne voyez pas de femmes. Il y a une telle ségrégation, une telle séparation entre les hommes et les femmes, une telle interdiction sur la sexualité, qui fait que ça engendre des comportements de frustration énormes. Même si j’avais la burqa, le pantalon, la robe, même si j’avais toutes ces couches, je ne me suis jamais senti autant dévisagée et nue. Et là je vous parle des grandes villes!

Avez-vous un rêve, souhait ou espoir pour l’Afghanistan ?

Oui, la paix. Avec la paix, l’éducation ça ira mieux. Quand je dis la paix c’est vraiment au niveau de la sécurité. Le jour où l’éducation sera aussi étendue dans les campagnes que dans les villes, le pays évoluera dans le bon sens en termes de liberté et d’égalité